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08/05/2013

Lettre ouverte du Dr Nicole Delépine à Mme le Ministre de la Santé contre l’asphyxie accélérée de l’hôpital

L’objet de cette longue lettre ouverte est, pour son auteur, un Nicole Delépine, Hôpital Universitaire Raymond Poincaré Garches AP/HP, Pr Debré, Pr Even, ARS, Cahuzac, Lettre ouverte à Mme le Ministre de la Santé, Hôpital Public, LATA, limitation et arrêt de thérapeutiques actives, APHP,  s'attaquer aux conflits d'intérêts, Cahuzac, Abrogation de la loi Hôpital patients territoire,plaidoyer pour un Hôpital Public humain tourné d’abord vers les patients. Un Hôpital Public où soignants et médecins, qui comme leurs patients sont actuellement insidieusement au désespoir, retrouvent la sérénité et la fierté d’être au seul service fraternel envers l’autre rendu vulnérable par sa maladie.

 

Cette lettre ne se contente pas de décrire le désarroi d’un médecin qui refuse de  voir sa mission polluée par une sorte «d’hubris gestionnaire» qui l’étouffe et qui l'empêche de faire son métier.

 

Cette lettre met en avant des propositions raisonnables pour éviter la destruction programmée de l’Hôpital Public dont il faut rappeler qu’il est d’abord celui des Citoyens qui le financent, tant par l’impôt que par les cotisations sociales.

 

Bernard FRAU

 

Le premier mai 2013

 

Madame la Ministre,

 

Médecin pédiatre depuis plus de 40 ans à l’hôpital public, j’ai fait la nuit dernière ce rêve étrange et pénétrant d’un hôpital qui soigne,  accueille, aime,  cajole, réconforte, améliore, soulage, répare le patient, du petit au plus âgé, du moins atteint au plus handicapé, du plus faible au plus armé pour la vie, du plus riche au plus pauvre, du plus fou au plus normal, de l’illettré au savant, du bien tonique au mourant.

 

Cet hôpital avait pour mission de soigner, guérir si on le pouvait et non pas de tuer .On n’avait pas encore imaginé la trouvaille de l’année 2013, formations multiples aux LATA, je vous le donne en mille : «limitations et arrêt de thérapeutiques actives».

 

Et les hérétiques qui n’accepteront pas ces nouvelles formes de «soins» seront jetés au feu comme tous les dissidents. Ils le sont déjà. Mais ce cri d’alarme contre l’euthanasie sera l’objet d’un autre plaidoyer qu’on ne peut limiter à quelques lignes.

 

Quand j’arrivai pour  la première fois dans une grande salle commune de l’hôpital saint Antoine à Paris en 1965 en tant que stagiaire, je fus frappée par une grande chaleur humaine qui régnait malgré la promiscuité. La propreté aussi  sautait aux yeux, le sol brillait ! Cela sentait bon l’eau de javel qui ne coutait pas cher et surtout l’amour diffusé partout. Chacun à son niveau se savait utile et ne mettait pas son ego à toutes les sauces.

 

La femme de ménage qu’on n’appelait pas encore technicienne de surface comprenait instinctivement l’importance de son office tant pour le confort que pour le bien des patients et leur guérison. On ne parlait pas de sécurité, mais elle existait et chacun en était garant.

 

Le malade qui appelait trouvait un relais auprès du voisin pour interpeler  l’aide-soignante qui ne se disait pas « attendez, je suis en pause » et ne se trouvait pas en salle de repos pour parler du dernier feuilleton télé avec les collègues.

 

Pendant les heures de travail, on travaillait, c’est très bête évidemment et cette remarque me vaudra les gémonies de beaucoup, mais d’autres, à commencer par les patients seront d’accord avec moi pour dire que les infirmières dans le bocal (les locaux sont transparents quand des affiches multiples et variées n’ont pas cachées ce qu’on ne saurait voir..) cela suffit.

 

Sous prétexte de transmission, de tâches administratives, de préparations etc., le malade doit toujours attendre et attendre. Certes le nom de «patient» ne date pas d’aujourd‘hui mais quand on dépense 13 % du PIB pour la santé on pourrait espérer ne pas redescendre au Moyen âge.

 

La multiplication des cases à cocher sur le papier puis sur lNicole Delépine, Hôpital Universitaire Raymond Poincaré Garches AP/HP, Pr Debré, Pr Even, ARS, Cahuzac, Lettre ouverte à Mme le Ministre de la Santé, Hôpital Public, LATA, limitation et arrêt de thérapeutiques actives, APHP,  s'attaquer aux conflits d'intérêts, Cahuzac, Abrogation de la loi Hôpital patients territoire,’écran, des formulaires à remplir a désinvesti les soignants, médecins inclus, pour lesquels le respect des règles qui seront contrôlées  par les multiples audits a remplacé l’obsession du patient  par celle de la «réglementation».

 

Que s’est-il passé ? Comment en est-on arrivé là ?

 

Dans mon rêve, une grande salle commune, d’innombrables lits serrés les uns contre les autres, des mamans serrant dans leurs bras un enfant hospitalisé et des soignants à l’écoute, des patients accueillis même s’il fallait mettre un lit supplémentaire.

 

Bêtement à l’époque, les soigner paraissait plus important que les accueillir en client comme au Hilton et les laisser dehors si l’hôtel était plein. Personne n’eut imaginé refuser les malades graves sous prétexte de normes de qualité, de sécurité, de responsabilité etc.

 

Personne n’eut imaginé que quelques décennies plus tard ce serait le directeur d’hôpital qui aurait l’autorité pour « admettre » les patients et menacerait  les docteurs de sanction s’ils voulaient accepter un malade en plus du quota prévu.

 

Et quels moyens pour échapper à ce diktat puisque tout un réseau « sanitaire » a été mis en place pour empêcher les docteurs de soigner!

 

Les empêcheurs de soigner en rond, flattés de leur pouvoir sur les médecins qui les dominaient depuis des lustres (avant la tragique loi de 1991), ont été créés à tour de bras : surveillantes dénommées cadre de soin, de pôle, directeur de soins de l’hôpital et du groupe, directeur du site et du groupe, chef de pôle, président de la commission d’établissement etc. L’APHP a de plus le privilège d’avoir un «siège» fort qui double encore ces mêmes fonctions.

 

L’autoritarisme règne en maître avec des incohérences permanentes au sein des établissements. Comment expliquer les si nombreux brancards dans les couloirs des services d’urgence de l’APHP et le refus dans cette même institution d’un lit supplémentaire en oncologie pédiatrique un vendredi soir même si une chambre est libre ?

 

L’autocratie aveugle, subjective et partisane règne partout sans respect de l’intérêt des malades, les grands oubliés des bureaucrates gestionnaires.

 

Comment résister à cette soviétisation destructrice de l’hôpital ?

 

Le malade vient consulter un médecin, mais entre eux deux qui devraient pouvoir bénéficier d’un «colloque singulier», les interférences sont légion, érigeant un mur de Berlin, entraînant le désespoir voire le renoncement de trop d’entre nous (rappelons que les suicides de médecins et soignants sont beaucoup plus fréquents que dans la population générale et qu’à France Télécom).

 

Les inquisiteurs nommés des Agences régionales de santé (ARS) font régner l’ordre, leur ordre ; et leurs capos, les directeurs d’hôpitaux et leurs subordonnés  jouissent de leurs petites prérogatives.

 

Comment résister, protéger les patients ?

 

Impossible, d’où cette lettre ouverte, seule issue visible pour un simple médecin des hôpitaux en dehors de l’abandon, de la fuite, ou du suicide.

 

Un seul exemple : j’ai reçu la semaine dernière par mail un ukase de la cadre de pôle exigeant que les médecins de l’unité annulent à 13 heures les malades prévus dans l’après midi (certains venaient de province).

 

Ces patients devaient être hospitalisés pour recevoir leur traitement de chimiothérapie dont chacun sait (ou devrait savoir) que le retard à l’administration entraine des pertes de chance de survie.

 

Ce mail m’était adressé en tant que responsable de l’unité et également à neuf cadres  impliqués par cette injonction de ne pas soigner.

 

Parmi eux au moins trois infirmières montées en grade, et qui en d’autres temps, eussent pris, pour quelques heures, le relais auprès des patients, de leurs subordonnés qu’elles sont censées encadrer.

 

Quant au nombre d’administratifs qui se multiplient comme des petits pains, ils sont là pour gérer la pénurie (sauf la leur), imposer leur pouvoir qui satisfait leur ego et oublier le malade qui n’est qu’un gêneur encombrant. (1)

 

Mme la Ministre, en quarante ans l’hôpital fut détruit !  Que s’est–il passé?

 

Comme le reste de la société à partir des années Reagan, Thatcher, et Mitterrand en France, l’argent devint roi, le modèle fut le «golden boy» et l’hôpital devint «entreprise».

 

Comment  imaginer il y a quarante ans que les mutuelles assurances seraient cotées en Bourse… que les médecins seraient sommés de tenir compte de la tarification à l’activité pour prescrire des actes supplémentaires invasifs et souvent inutiles, et raccourcir ou allonger la durée d’hospitalisation des patients en fonction des bornes hautes ou basses de la classification sécurité sociale permettant de rapporter plus d’argent à l’hôpital (et de couter plus cher à la sécurité sociale) … cherchez la logique du système !

 

Ne croyez pas que j’exagère, tout le monde le sait maintenant ! Alors plutôt que de vous donner mille exemples (2) de cette dégénérescence de notre médecine au milieu de la destruction globale de la société, il me semble plus positif de vous proposer quelques sujets de réflexion voire quelques propositions susceptibles de redorer le blason de votre ministère et d’améliorer le sort des patients.

 

Madame la Ministre, n’ayant pas le loisir dans une simple lettre ouverte de vous proposer un programme de restauration du système de la santé en France, je me contenterai ici d’aborder trois problèmes cruciaux dont la solution transformerait déjà rapidement le climat, redonnant fierté, estime de soi aux médecins jusque-là stigmatisés, dévalorisés, déprimés, ainsi qu’à leurs incontournables alliés auprès des malades, toutes les catégories de soignants qui subissent les mêmes tracas.

 

1) S’attaquer sans complaisance aux conflits d’intérêt qui ruinent l’image des politiques, des experts et ruinent le budget  de la Sécurité Sociale

 

Je vous proposerai donc de vous attaquer sans attendre aux conflits d’intérêt entre l’industrie pharmaceutique, la politique et les leaders d’opinion universitaires.

 

Si la population toujours désinformée par les médias n’en a peut-être pas pris la mesure, vous ne pouvez pas ignorer que l’affaire Cahuzac n’est que la face émergée de l’iceberg et que les rapports incestueux des  décideurs sont fort partagés dans le milieu des premiers cercles du pouvoir.

 

Monsieur Cahuzac, loin d’être une exception représente le mode Nicole Delépine, Hôpital Universitaire Raymond Poincaré Garches AP/HP, Pr Debré, Pr Even, ARS, Cahuzac, Lettre ouverte à Mme le Ministre de la Santé, Hôpital Public, LATA, limitation et arrêt de thérapeutiques actives, APHP,  s'attaquer aux conflits d'intérêts, Cahuzac, Abrogation de la loi Hôpital patients territoire,de fonctionnement de nombreux décideurs. Nous vous le démontrerons si nécessaire, mais vous avez surement conscience comme moi qu’une grenade dégoupillée vous menace et qu’il serait plus raisonnable d’aborder tout de suite ce dossier brûlant avant qu’il n’explose. à moins que vous ne le puissiez ?

 

Les économies engendrées par un choix impartial, sans influence de lobbys, des médicaments recommandés et autorisés par les agences (ou mieux le ministère lui-même) permettraient des économies de plusieurs milliards d’euros annuels. économies du budget de la sécurité sociale  soi-disant recherchées mais ces gisements évidents restent oubliés.

 

2) S’attaquer aux agences sanitaires multiples et variées  source de gabegie, de paralysie et d’inefficacité.

 

Dans un deuxième temps, je vous ferai quelques propositions pour assainir le pouvoir de décision en santé curieusement accordé aux multiples et une agences qui se permettent de faire la pluie et le beau temps en votre nom sur la vie et la mort des hôpitaux ainsi que sur celles des patients en imposant leurs démarches thérapeutiques et en diabolisant les autres voies possibles.

 

Les économies  rapidement obtenues par votre seule volonté Nicole Delépine, Hôpital Universitaire Raymond Poincaré Garches AP/HP, Pr Debré, Pr Even, ARS, Cahuzac, Lettre ouverte à Mme le Ministre de la Santé, Hôpital Public, LATA, limitation et arrêt de thérapeutiques actives, APHP,  s'attaquer aux conflits d'intérêts, Cahuzac, Abrogation de la loi Hôpital patients territoire,politique seront la récompense au courage qu’il ne manquera pas de vous falloir pour affronter tous les bénéficiaires de ces petites combines organisées qui permettent aux hauts fonctionnaires de se recaser après un changement de gouvernement et aux fonctionnaires de bénéficier de salaires non limités dès lors qu’ils sont affectés hors du ministère.

 

3) Abrogation de la loi «Hôpital patients santé territoire» promulguée par vos adversaires politiques et que vous maintenez en l’état malgré les «promesses de campagne» du président Hollande qui s’appuie pourtant souvent sur celles-ci pour faire passer des lois qui divisent les Français. Pourquoi cette promesse est-elle oubliée ? Pourquoi ?

 

En conclusion, et avec ces quelques propositions que nous pourrions développer à votre demande, peut-être éviterions nous ensemble que notre hôpital public et nos patients ne subissent de fait une euthanasie au moins passive.

 

Quant à la médecine de ville que vous maltraitez tellement pour des raisons qui paraissent obscures, ce sera l’objet d’une autre lettre probablement mieux rédigée par mes collègues qui la vivent tous les jours mais partagent avec moi cette sensation terrible de destruction rapide de notre système de santé malgré son coût faramineux, un des plus élevés du monde.

 

Je vous conseille de suivre régulièrement leur actualité en consultant « les médecins ne sont pas des pigeons ». Cela vous permettra, Madame la Ministre d’éviter d’être coupée du monde réel comme le sont trop souvent les ministres. Je crains, Madame que vous n’y échappiez pas.

 

Je vous remercie de l’attention que vous ne manquerez pas de Nicole Delépine, Hôpital Universitaire Raymond Poincaré Garches AP/HP, Pr Debré, Pr Even, ARS, Cahuzac, Lettre ouverte à Mme le Ministre de la Santé, Hôpital Public, LATA, limitation et arrêt de thérapeutiques actives, APHP,  s'attaquer aux conflits d'intérêts, Cahuzac, Abrogation de la loi Hôpital patients territoire,prêter à ces propositions raisonnables et rapidement applicables. Je  vous adresse mes sentiments respectueux.

 

Dr Nicole Delépine Pédiatre Oncologue. Responsable de l'unité d'oncologie pédiatrique de l'Hôpital Universitaire Raymond Poincaré Garches AP/HP.

 

(1)   Le livre des Pr Debré et Even « avertissement aux malades, aux médecins et aux élus  2002 avait déjà mis en exergue cette extraordinaire multiplication des administratifs (détournant de plus  des soignants médecins et infirmiers  formés pour en faire des « cadres ») dans les hôpitaux bientôt constitué d’une armée de colonels sans soldats au front. La situation n’a fait qu’empirer avec la multiplication des agences sanitaires, la création des pôles, le regroupement des hôpitaux qui reconduisent les hiérarchies en rajoutant une couche supplémentaire. Les économies doublées d’une efficience meilleure sont faciles à trouver en supprimant purement et simplement ces échelons.

 

(2)   Vous trouverez  toutes sortes de témoignages de patients d’associations sur internet tous plus poignants le sens que les autres démontrant que les accidents et incidents hospitaliers ne sont plus à la marge mais bien le résultat de politiques successives de normalisation et accréditation au service de l’argent roi servi par tous ceux qui ont un temps bénéficié du système mais se voient rapidement rattrapé par l’affaire Cahuzac . Pas assez vite néanmoins.

20/02/2013

Nicole Delépine aux 4èmes Etats généraux des infections nosocomiales et de la sécurité du patient

Nicole Delépine, fille de l'un des fondateurs de la Sécurité sociale, est responsable de l'unité d'oncologie pédiatrique de l'hôpital universitaire Raymond-Poincaré à Garches. Courageuse, opiniâtre, elle est entièrement dévouée à la cause de ses patients et à la liberté de choix thérapeutique. Nicole Delépine vient de publier aux Editions Michalon un livre choc, un livre de combat : «"Le cancer, un fléau qui rapporte" » 

Ce praticien de santé est une femme qui  ne passe pas par des chemins détournés pour dire ce qu’elle a à dire. Elle va droit au but : «Le cancer tue chaque année en France environ 150.000 personnes. Il en fait vivre bien davantage !». Le propos est net. Il est courageux et vigoureux, il vise  le lobby du « big pharma » au service d’une industrie pharmaceutique et de ses actionnaires qui prospèrent sur le « fléau qui rapporte".

Dans son livre elle n’hésite pas à s’attaquer aux pontes de la cancérologie française et aux  politiques qui les ont soutenus. Elle les accuse d’avoir mis en place des plans cancer en 2003-2007 et 2009-2014 coûteux et inefficaces. Plus largement, sa critique porte sur tout le système d'organisation des soins et de la recherche mis en place après la loi du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique.

Nicole Delépine a assisté les 14 et 15 Février 2013 aux 4èmes Etats Généraux  des infections nosocomiales et de la sécurité du patient, où nous l’avons rencontrée et lui avons demandé de se prêter au jeu des questions réponses concernant cette manifestation. Ce qu’elle accepté avec beaucoup de gentillesse.

Bernard FRAU

Question 1 : Madame Nicole Delépine vous venez d’assister aux  4èmes  assises des maladies nosocomiales et de la sécurité des patients. Quel est votre sentiment général après ces deux jours de débats ?

Bonjour : il y avait là toutes sortes de personnes, de professions variées, et d’intention différentes. A côté de personnes  sincères désireuses de faire progresser la science et la sécurité des patients, et singulièrement les organisateurs d’autres étaient venus pour rassurer le peuple et leur faire avaler toutes sortes de contre vérités. Ces 4èmes  assises des maladies nosocomiales et de la sécurité des patients, comme d’ailleurs c’est généralement le cas avec ce type de réunion, me semble être l’offrande des autorités qui financent les états généraux pour les rassurer en utilisant des associations de bonne volonté.

Question 2 : N’êtes-vous pas un peu sévère ?

Franchement non, je suis désolée mais il s’agit pour moi d’une réelle différence dans l’approche  que j’ai de la relation du médecin avec son patient. Tenez par exemple  les fausses solutions qui font appel à l’aéronautique comme modèle semblent dépassées après l’accident de l’Airbus de 2011. Il est bien des études sociologiques qui démontrent que la multiplication des procédures tuent les procédures et aggravent l’insécurité qu’elles sont censées éviter. Les hôpitaux gèrent des hommes et non des machines. Le facteur individuel présent à tous niveaux ne peut être évacué. Les pilotes doivent éliminer le facteur humain les concernant mais envers une machine. Les soignants ne soignent pas des machines mais des humains ce qui complique singulièrement les procédures.

Question 3 : Sur quel point votre critique porte-t-elle plus particulièrement ?

Cette réunion me parait imprégnée de la folie de l’évaluation dénoncée par Roland Gori dans son livre. L’obsession des chiffres et des contrôles a envahi le milieu médical et fait reculer l’aspect humain de la médecine pourtant indispensable pour des soins efficaces et individualisés. Le plus regrettable est que les nombres ne mesurent jamais que les indicateurs des procédures et jamais leur efficacité sur la guérison des patients.

Question 4 : Quels ont été les moments que vous avez trouvés intéressants lors de ces assises ?

Les travaux concernant la résistance croissante aux antibiotiques m’ont paru un sujet essentiel. Néanmoins certaines solutions préconisées tel le référent antibiothérapie d’un établissement, peuvent être dangereuses. La coercition imposée à grande échelle dans de bonnes intentions a montré ses limites dans les grands hôpitaux de l’APHP qui ont imposé une seule combinaison d’antibiotiques autorisée à l’entrée des malades. Cette attitude rigide systématique ne tenant pas compte de la pathologie du patient ni de son histoire a conduit à des résistances rapides aux antibiotiques imposés, ce qu’on aurait pu rapidement imaginer sur une population large de nos grands hôpitaux. La réflexion là aussi doit être adaptée à chaque structure, à sa taille, aux pathologies. Les règles identiques imposées à tous au-delà de leur caractère autocrate,  ne marchent jamais.

Question 5 : D’autres points vous ont-ils parus aussi présenter un intérêt ?

Le chapitre sur l’utilisation des bactériophages est particulièrement intéressant. Cette pratique mise au point depuis plus d’un siècle est aujourd’hui abandonnée depuis l’ère des antibiotiques. Les résistances actuelles leur redonnent un regain d’intérêt mais il faut aller en Russie ou en Géorgie pour pouvoir en bénéficier. Bien que reconnue scientifiquement en France l’obtention « d’autorisation même temporaire d’utilisation » se heurte au véto administratif malgré les dossiers les mieux étayés. On peut supposer que le lobby des labos fabriquant les antibiotiques fortement onéreux voit arriver avec frayeur des traitements efficaces à 70 euros les six mois de traitement.

Question 6 : Que proposez-vous alors ?

Je propose de demander au ministère le même processus dérogatoire que celui qui permet aux thérapeutiques dites « innovantes » d’être administrées aux patients sur autorisation ministérielle après un simple dépôt de dossier tenant à prouver que « des études montreraient possiblement une efficacité importante pour les patients ». Ces molécules bénéficiant d’un remboursement à 100% de la sécurité sociale sur inscription d’une liste « en sus des GHM(*) » n’ont pas subi les étapes habituelles du circuit du médicament c'est-à-dire les phases 2 et 3.

Question 7 : Quels types de produits par exemple?

Les bactériophages pourraient être autorisés, - en attendant les résultats des essais thérapeutiques longs et couteux – dans le même cadre législatif au grand bénéfice des patients qui meurent trop souvent d’infection à pyocyanique ou staphylocoque doré résistant alors que cette technique aurait pu les sauver . En prime la sécurité sociale ferait  de larges économies et la résistance aux antibiotiques ne serait  pas  aggravée. Qu’attend-t-on, Mme le ministre ?

Question 8 : Lors de la dernière table ronde ont été abordées  les questions  relatives à la judiciarisation de la relation patient/praticien. Quels est selon vous le risque sous-jacent le plus important lié à la modification de cette relation?

Le risque le plus important est celui de la modification des pratiques médicales qui ne seront plus déterminées par la balance bénéfice-risque du malade mais par celle du risque assurantiel du praticien. Cette évolution très préoccupante est déjà très avancée aux Etats-Unis .On peut en citer trois exemples qui illustrent bien le propos : les fractures  de jambe, les tumeurs cérébrales malignes et les sarcomes des membres. Dans les trois cas la tendance est à l’orientation de l’acte médical dans le sens d’une protection accrue du praticien vis-à-vis d’une plainte potentielle de la part de son patient.

Question 9 : Le Président Obama a réussi à imposer  en 2011, aux  Etats-Unis,  le Sunshine Act. Cette disposition  impose la transparence totale des relations entre l’administration et  l’industrie pharmaceutique pour lutter contre la corruption et les conflits d’intérêt. En France, une loi similaire a été votée le 29 décembre 2011, que pouvons-nous dire la mise en œuvre de cette loi plus d’un an après son adoption ?

La loi initiée votée en France est satisfaisante. Mais les décrets d’application rédigés il y a deux mois par le ministère sous la pression du lobby des laboratoires (le LEEM) l’ont totalement vidée de sa substance en organisant de nouveau l’opacité sur les liens d’intérêts des experts : pas de base de données nominales des liens d’intérêts des experts, pas d’informations sur les sommes réellement touchées, interdiction de logiciels qui permettraient de les rechercher. De nouveau on se moque de la sécurité médicamenteuse...

Même l’ordre des médecins qui n’avait jusqu’ici pas été en pointe contre les conflits d’intérêts a protesté.  En vain.

Question 10 : Y a-t-il des points que vous auriez aimé voir abordés et développés et qui ne l’ont pas été ou insuffisamment ?

Le thème même des états généraux était la sécurité des patients. Il sera fondamental dans un prochain colloque d’aborder avec des intervenants libres de parole les méthodes et procédures utilisées dans nos hôpitaux à ce sujet et de se demander pourquoi les accidents se multiplient au lieu de diminuer malgré les efforts de tous , les sommes consacrées en particulier les postes budgétaires retirés du lit des patients au bénéfice des fonctions transversales le plus souvent de bonne volonté mais inefficaces parce que loin de la vraie vie.

Question 11 : « Le cancer un fléau qui rapporte (**) » vient de paraître vous en êtes l’auteur. Si vous deviez résumer d’une phrase  ce livre important, que diriez-vous ?

delepine 2.jpgCe livre expose l’organisation actuelle de la prise en charge des cancers en France depuis 2004, système autocratique qui bafoue deux principes essentiels : le malade a le libre choix de son médecin, celui-ci ne doit en aucun cas renoncer à son indépendance professionnelle. Ce travail démontre que malheureusement cette destruction de notre système de soins met en cause les bases mêmes de la sécurité sociale et se fait au bénéfice du capitalisme financier.

(*)Groupes Homogènes de Maladies

(**)"Le cancer, un fléau qui rapporte" de Nicole Delépine, (Michalon, 263 pages, 19 euros).

 
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