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20/02/2013

Nicole Delépine aux 4èmes Etats généraux des infections nosocomiales et de la sécurité du patient

Nicole Delépine, fille de l'un des fondateurs de la Sécurité sociale, est responsable de l'unité d'oncologie pédiatrique de l'hôpital universitaire Raymond-Poincaré à Garches. Courageuse, opiniâtre, elle est entièrement dévouée à la cause de ses patients et à la liberté de choix thérapeutique. Nicole Delépine vient de publier aux Editions Michalon un livre choc, un livre de combat : «"Le cancer, un fléau qui rapporte" » 

Ce praticien de santé est une femme qui  ne passe pas par des chemins détournés pour dire ce qu’elle a à dire. Elle va droit au but : «Le cancer tue chaque année en France environ 150.000 personnes. Il en fait vivre bien davantage !». Le propos est net. Il est courageux et vigoureux, il vise  le lobby du « big pharma » au service d’une industrie pharmaceutique et de ses actionnaires qui prospèrent sur le « fléau qui rapporte".

Dans son livre elle n’hésite pas à s’attaquer aux pontes de la cancérologie française et aux  politiques qui les ont soutenus. Elle les accuse d’avoir mis en place des plans cancer en 2003-2007 et 2009-2014 coûteux et inefficaces. Plus largement, sa critique porte sur tout le système d'organisation des soins et de la recherche mis en place après la loi du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique.

Nicole Delépine a assisté les 14 et 15 Février 2013 aux 4èmes Etats Généraux  des infections nosocomiales et de la sécurité du patient, où nous l’avons rencontrée et lui avons demandé de se prêter au jeu des questions réponses concernant cette manifestation. Ce qu’elle accepté avec beaucoup de gentillesse.

Bernard FRAU

Question 1 : Madame Nicole Delépine vous venez d’assister aux  4èmes  assises des maladies nosocomiales et de la sécurité des patients. Quel est votre sentiment général après ces deux jours de débats ?

Bonjour : il y avait là toutes sortes de personnes, de professions variées, et d’intention différentes. A côté de personnes  sincères désireuses de faire progresser la science et la sécurité des patients, et singulièrement les organisateurs d’autres étaient venus pour rassurer le peuple et leur faire avaler toutes sortes de contre vérités. Ces 4èmes  assises des maladies nosocomiales et de la sécurité des patients, comme d’ailleurs c’est généralement le cas avec ce type de réunion, me semble être l’offrande des autorités qui financent les états généraux pour les rassurer en utilisant des associations de bonne volonté.

Question 2 : N’êtes-vous pas un peu sévère ?

Franchement non, je suis désolée mais il s’agit pour moi d’une réelle différence dans l’approche  que j’ai de la relation du médecin avec son patient. Tenez par exemple  les fausses solutions qui font appel à l’aéronautique comme modèle semblent dépassées après l’accident de l’Airbus de 2011. Il est bien des études sociologiques qui démontrent que la multiplication des procédures tuent les procédures et aggravent l’insécurité qu’elles sont censées éviter. Les hôpitaux gèrent des hommes et non des machines. Le facteur individuel présent à tous niveaux ne peut être évacué. Les pilotes doivent éliminer le facteur humain les concernant mais envers une machine. Les soignants ne soignent pas des machines mais des humains ce qui complique singulièrement les procédures.

Question 3 : Sur quel point votre critique porte-t-elle plus particulièrement ?

Cette réunion me parait imprégnée de la folie de l’évaluation dénoncée par Roland Gori dans son livre. L’obsession des chiffres et des contrôles a envahi le milieu médical et fait reculer l’aspect humain de la médecine pourtant indispensable pour des soins efficaces et individualisés. Le plus regrettable est que les nombres ne mesurent jamais que les indicateurs des procédures et jamais leur efficacité sur la guérison des patients.

Question 4 : Quels ont été les moments que vous avez trouvés intéressants lors de ces assises ?

Les travaux concernant la résistance croissante aux antibiotiques m’ont paru un sujet essentiel. Néanmoins certaines solutions préconisées tel le référent antibiothérapie d’un établissement, peuvent être dangereuses. La coercition imposée à grande échelle dans de bonnes intentions a montré ses limites dans les grands hôpitaux de l’APHP qui ont imposé une seule combinaison d’antibiotiques autorisée à l’entrée des malades. Cette attitude rigide systématique ne tenant pas compte de la pathologie du patient ni de son histoire a conduit à des résistances rapides aux antibiotiques imposés, ce qu’on aurait pu rapidement imaginer sur une population large de nos grands hôpitaux. La réflexion là aussi doit être adaptée à chaque structure, à sa taille, aux pathologies. Les règles identiques imposées à tous au-delà de leur caractère autocrate,  ne marchent jamais.

Question 5 : D’autres points vous ont-ils parus aussi présenter un intérêt ?

Le chapitre sur l’utilisation des bactériophages est particulièrement intéressant. Cette pratique mise au point depuis plus d’un siècle est aujourd’hui abandonnée depuis l’ère des antibiotiques. Les résistances actuelles leur redonnent un regain d’intérêt mais il faut aller en Russie ou en Géorgie pour pouvoir en bénéficier. Bien que reconnue scientifiquement en France l’obtention « d’autorisation même temporaire d’utilisation » se heurte au véto administratif malgré les dossiers les mieux étayés. On peut supposer que le lobby des labos fabriquant les antibiotiques fortement onéreux voit arriver avec frayeur des traitements efficaces à 70 euros les six mois de traitement.

Question 6 : Que proposez-vous alors ?

Je propose de demander au ministère le même processus dérogatoire que celui qui permet aux thérapeutiques dites « innovantes » d’être administrées aux patients sur autorisation ministérielle après un simple dépôt de dossier tenant à prouver que « des études montreraient possiblement une efficacité importante pour les patients ». Ces molécules bénéficiant d’un remboursement à 100% de la sécurité sociale sur inscription d’une liste « en sus des GHM(*) » n’ont pas subi les étapes habituelles du circuit du médicament c'est-à-dire les phases 2 et 3.

Question 7 : Quels types de produits par exemple?

Les bactériophages pourraient être autorisés, - en attendant les résultats des essais thérapeutiques longs et couteux – dans le même cadre législatif au grand bénéfice des patients qui meurent trop souvent d’infection à pyocyanique ou staphylocoque doré résistant alors que cette technique aurait pu les sauver . En prime la sécurité sociale ferait  de larges économies et la résistance aux antibiotiques ne serait  pas  aggravée. Qu’attend-t-on, Mme le ministre ?

Question 8 : Lors de la dernière table ronde ont été abordées  les questions  relatives à la judiciarisation de la relation patient/praticien. Quels est selon vous le risque sous-jacent le plus important lié à la modification de cette relation?

Le risque le plus important est celui de la modification des pratiques médicales qui ne seront plus déterminées par la balance bénéfice-risque du malade mais par celle du risque assurantiel du praticien. Cette évolution très préoccupante est déjà très avancée aux Etats-Unis .On peut en citer trois exemples qui illustrent bien le propos : les fractures  de jambe, les tumeurs cérébrales malignes et les sarcomes des membres. Dans les trois cas la tendance est à l’orientation de l’acte médical dans le sens d’une protection accrue du praticien vis-à-vis d’une plainte potentielle de la part de son patient.

Question 9 : Le Président Obama a réussi à imposer  en 2011, aux  Etats-Unis,  le Sunshine Act. Cette disposition  impose la transparence totale des relations entre l’administration et  l’industrie pharmaceutique pour lutter contre la corruption et les conflits d’intérêt. En France, une loi similaire a été votée le 29 décembre 2011, que pouvons-nous dire la mise en œuvre de cette loi plus d’un an après son adoption ?

La loi initiée votée en France est satisfaisante. Mais les décrets d’application rédigés il y a deux mois par le ministère sous la pression du lobby des laboratoires (le LEEM) l’ont totalement vidée de sa substance en organisant de nouveau l’opacité sur les liens d’intérêts des experts : pas de base de données nominales des liens d’intérêts des experts, pas d’informations sur les sommes réellement touchées, interdiction de logiciels qui permettraient de les rechercher. De nouveau on se moque de la sécurité médicamenteuse...

Même l’ordre des médecins qui n’avait jusqu’ici pas été en pointe contre les conflits d’intérêts a protesté.  En vain.

Question 10 : Y a-t-il des points que vous auriez aimé voir abordés et développés et qui ne l’ont pas été ou insuffisamment ?

Le thème même des états généraux était la sécurité des patients. Il sera fondamental dans un prochain colloque d’aborder avec des intervenants libres de parole les méthodes et procédures utilisées dans nos hôpitaux à ce sujet et de se demander pourquoi les accidents se multiplient au lieu de diminuer malgré les efforts de tous , les sommes consacrées en particulier les postes budgétaires retirés du lit des patients au bénéfice des fonctions transversales le plus souvent de bonne volonté mais inefficaces parce que loin de la vraie vie.

Question 11 : « Le cancer un fléau qui rapporte (**) » vient de paraître vous en êtes l’auteur. Si vous deviez résumer d’une phrase  ce livre important, que diriez-vous ?

delepine 2.jpgCe livre expose l’organisation actuelle de la prise en charge des cancers en France depuis 2004, système autocratique qui bafoue deux principes essentiels : le malade a le libre choix de son médecin, celui-ci ne doit en aucun cas renoncer à son indépendance professionnelle. Ce travail démontre que malheureusement cette destruction de notre système de soins met en cause les bases mêmes de la sécurité sociale et se fait au bénéfice du capitalisme financier.

(*)Groupes Homogènes de Maladies

(**)"Le cancer, un fléau qui rapporte" de Nicole Delépine, (Michalon, 263 pages, 19 euros).

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